Séance du 08/01/08 - Eux et Nous : y-a-t-il une crise du système d’intégration ? : intervention
January 19, 2008 – 8:34 amIntervenant : Joël Roman
Pourquoi parler de l’intégration dans cet essai Eux et Nous ?
Il s’agit de parler de l’intégration de « eux », c’est-à-dire ceux qui dérangent et à qui seraient liés les problèmes de banlieue, d’islam, de violence ou d’immigration. Ce « eux » se dégage derrière une ligne vague et indéterminée, et leur présence est vécue comme un outrage pour le « nous ». Quand on regarde de près ces qualifications, on se rend compte qu’il s’agit de questions hétérogènes, sans rapport entre elles. Le « eux » ne semble donc pas naturel, il révèle en fait une suspicion par rapport à ce groupe des « jeunes de banlieues », et cette inquiétude qu’ils représentent. On parle par rapport à « eux », d’un « déficit d’intégration ». Il s’agit à la fois du diagnostique et du remède. Mais ce raisonnement est faux, il contribue en fait à stigmatiser et à augmenter les obstacles entre « eux » et « nous ». Le chapitre de référence dans l’ouvrage précédemment cité est « pour en finir avec l’intégration ».
Il s’agit de prendre le parti pris opposé au discours dominant.
Pourquoi ? Tout d’abord le mot « intégration » est trompeur et difficile. Il charrie une histoire et un passé : il a été utilisé la première fois pendant la guerre d’Algérie : « construire une politique d’intégration ». Mais utilisé trop tard, ce mot tentait en fait de masquer et de maintenir l’héritage colonial. D’où ce poids, pas forcément utilisé consciemment qui accompagne l’utilisation du mot.
Ensuite, le mot « intégration » est utilisé dans un autre champ : celui du handicap. Il est essentiel dans le domaine scolaire. On est passé du mot « anormal » à celui de « handicap » à la fin des années 70. C’était une notion fédératrice qui désignait à la fois les handicaps physiques, mentaux et socio-culturels. Le handicap permet alors de penser un écart par rapport à une norme. C’était donc une tentative de comprendre l’immigration comme un handicap, ce qui peut paraître étrange par rapport à ce que cette situation peut représenter comme atout.
Enfin, le mot « intégration » vient enterrer à partir de 1975 la notion d’assimilation. Il s’agissait moins d’un discours que d’une réalité : on était citoyen français par le droit et par l’assimilation à un modèle culturo-ethnique stable et limité. 1968 a représenté une crise de l’unicité de la représentation française. C’est le moment où a éclaté une revendication pour remettre en question cette hégémonie, avec notamment les revendications régionaliste, concernant le régime social, féministe ou des cultures issues de l’immigration.
On a dit que ce modèle était restrictif et mutilant, la notion d’intégration étant plus souple. Mais en fait, on faisait porter les problèmes réels sur un diagnostique et une solution au problème d’intégration, ce qui entraînait un accent mis sur la distance et sur l’effort à fournir pour être intégrer. On leur faisait en quelque sorte porter la charge de problèmes réels.
En fait c’est d’avantage le discours que la réalité qui pose problème avec cette notion d’intégration. Le diagnostique accable les fils d’immigrés de l’empire colonial. Il faut rappeler que la société française est une société d’immigration. A de nombreuses reprises les choses se sont mal passées pour la première génération, mais les générations suivantes ne rencontraient plus de problèmes spécifiques. C’est là la différence avec aujourd’hui où en quelque sorte, on leur reproche de ne pas se fondre dans le paysage. L’intégration en elle-même peut être déterminée par trois critères que sont la langue, l’école et la coutume, l’habitude. Du point de vue de ces critères, il n’y a pas plus intégré que « eux ». Ils n’ont en fait que peu de mérite. En effet, il s’agissait d’une immigration post-coloniale, ils avaient en quelque sorte fréquenté la société française avant d’émigrer. Les premières vagues d’émigration ont été organisées par l’état ou par des sociétés privées. A la manière d’une conscription. C’est à la différence de l’immigration italienne ou espagnole où les arrivants ne parlaient pas un mot de français une immigration de l’intérieur. Il s’agit donc étonnamment d’un immigration intégrée et non assimilée.
On rencontre dans les faits deux types de problèmes.
Et 1975 est une date décisive pour cela. Tout d’abord il s’agit de l’année symbole de la crise économique et de la hausse du prix du pétrole. C’est la fin d’un modèle d’intégration fordiste qu’on appelle aussi société salariale qui compte trois facteurs d’intégration : l’école, le travail salarié et le logement, la résidence. Les trois étaient liés. Ils étaient vecteurs d’intégration pour tout le monde, et cimentaient la société. A partir de 1975, on a donc un dysfonctionnement qui n’a rien à voir avec les banlieues et qui a des conséquences sur les personnes les plus en difficulté socialement et territorialement. C’est-à-dire les personnes les plus fragiles au niveau salariale et les moins dotées scolairement. Ensuite, on va décider d’arrêter l’immigration de travail pour passer à une immigration familiale. C’est donc un basculement entre une population d’hommes célibataires et des familles, qui représentent une population nouvelle dans un contexte économique, social et culturel différend. Culturellement cette intégration fordiste n’est plus de mise. Les droits fondamentaux (travail, logement, reconnaissance) sont affectés. On assiste à l’émergence de revendication de reconnaissance avec la possibilité de décliner une citoyenneté à trait d’union, comme cela se fait aux États-Unis (italo-américain, afro-américain… être américain c’est aussi avoir une appartenance spécifique).
Finalement l’idéal de mixité sociale est la fois impossible et absent des demandes.
Les gens veulent de la mobilité. Derrière l’idée de mixité sociale il y a l’idée de faire fondre les gens dans le paysage, l’idée d’invisibilité. Il s’agit en fait non pas d’essayer d’effacer l’appartenance de quelqu’un (ce qui plus facile pour quelqu’un qui vient d’Italie et est blanc, que quelqu’un qui est noir), mais de réussir à vivre ensemble dans une société diversifiée.
Compte-rendu réalisé par Antoine Le Fèvre








